Bonny B. : Le Bluesman Cambodgien de Suisse

 << Un record mais mieux encore…>>

 

BB001C’est à l’occasion du stage de trois jours à St Georges, superbement organisé en Suisse par Stéphane Turin, que j’ai rencontré Bonny B., moins de une semaine après qu’il ait réussi son pari, en cours d’homologation dans le livre « Guinness » des records : Jouer 24h d’affilée de l’harmonica…

Je n’irai pas par quatre chemins pour expliquer les diverses motivations de cet article. J’imagine déjà les mines goguenardes de plusieurs fans d’harmonicas, de musiciens ayant eu vent de cet exploit, car on a pu voir apparaître ces temps-ci des vidéos telles « le joueur d’harmonica le plus rapide au monde » (comme Lucky Luke). Mais là il s’agit bien d’un événement qui mérite le respect, vraiment ! Un événement humanitaire qui, une fois de plus, présente l’harmonica dans un rôle noble, bien que pas vraiment musical dans la finalité…

Voici l’entretien que j’ai eu avec lui, qui le présente, relate et explique aussi cet événement  d’actualité. J’ai du fortement résumer tant il y à dire, mais de nombreux détails complémentaires sont présentés aussi sur son site Internet :

PR> Peux tu nous dire qui tu es et ton histoire ?

BB> Mon vrai nom est Su Pheaktra Bonnyface Chanmongkhon. Je viens du Cambodge où je suis né le 20 Juillet 1974, à Pôsat,  sous un arbre qui s’appelle le Bâgnan (un arbre sacré, une chance pour moi). Il ne faut pas oublier que c’était sous le régime de Pol Pot, il n’y avait pas d’hôpital, je suis né dehors sous les bombes ; j’ai failli mourir plusieurs fois par la famine, la maladie. Je devais manger des racines car on ne nous donnait rien à manger. On était tous prisonniers, habillés en noir, forcés de se coucher à 8h pour se lever très tôt et travailler pour les Khmer Rouge… Moi j’étais bébé, mais la vie était très dure. J’ai 4 frères et sœurs, mais j’ai aussi perdu 4 frères et sœurs pendant la guerre. En 78 on a fuis la guerre, non pas pendant 3 jours comme j’ai mis sur mon site, car ma mère m’a raconté que cela avait duré 30 jours. Nous n’avions pas de souliers, j’étais petit, porté par mon grand frère ; je me souviens surtout de cris dans la jungle, d’images qui me reviennent à l’esprit… Nous sommes arrivés en Thaïlande au camp de réfugié en 79, sans papiers, car nous avions tout perdu pendant la guerre. Heureusement des missionnaires suisses qui nous ont vus nous ont permis de venir avec eux à Fribourg et la Suisse nous a donné l’asile politique.

PR> Comment tu es arrivé au Blues ?

BB> Des années sont passées, j’ai connu le Blues en 1984 grâce à un CD de John Lee Hooker ; j’ai beaucoup écouté son harmoniciste à l’époque. Puis je suis toujours resté ancré dans ce style de blues ; j’ai écouté beaucoup de Junior Wells, de Little Walter, de Carey Bell, de Sonny Terry, de Sonny Boy Williamson (les 2). Ce qui m’attirait c’était surtout le Blues américain ; les noirs américains qui ont justement vécu toute cette souffrance, cet esclavage. Donc je me suis un petit peu associé à ça dans ma vie etc…

J’ai choisi le Blues aussi parce que c’est une musique très simple et compliquée à la fois en essayant de donner de l’espace pour l’émotion. C’était très important pour moi de donner toute ma souffrance sur une scène, mais en la rendant positive ! C’est comme ça que dans mes concerts les gens sortent avec le sourire et pas avec des larmes.

PR> J’ai vu une vidéo sur YouTube, de l’émission suisse « Le garage » où Markus Baumer (le pianiste de Calvin Russel) disait que tu étais très timide au début. Cela m’a surpris car tu as osé approcher, de grands noms du Blues à Chicago, joué avec eux… Un déclic ? Qu’est ce qui s’est passé ?

BB> J’étais timide jusqu’à 20ans mais en 98, quand je suis allé à Chicago cela m’a beaucoup aidé à aller de l’avant. Il y a l’expérience, il faut être bien en sois, avoir résolu beaucoup de problèmes. Mon déclic, c’est d’avoir toujours rêvé d’aller jouer en Amérique avec ces musiciens là, alors je l’ai fait et je me suis dit… j’en suis capable. Grâce à ça j’ai fait mon premier album et ensuite c’est allé très très vite : j’ai trouvé mon sponsor Hohner, j’ai fait des tournées Européennes, on est allé signer avec Dixie Frog à Paris. Tout cela m’a donné confiance. Tu vois, c’est une étape de ta vie où tout viens sur toi et tu es obligé de le faire et de garder le sourire, la confiance ! Je pense que si je n’étais pas allé à Chicago je serais encore en train de jouer dans les petits bars, je ne serais pas professionnel, peut être semi pro. 

PR> Mais à la base tu te préparais pour quel métier ?

BB> Ouf !... J’ai fait des tas de choses ; j’ai un CFC de facteur, un CEC de confiseur pâtissier, j’ai été vendeur dans les téléphones etc…

PR> Mais tu t’es rendu compte que tu pouvais aussi vivre de la musique

BB> La musique ça fait 25ans que j’en joue, dont 19 de concerts ! Depuis 90 à 98 j’ai fait 50 à 60 dates l’an ; dés 98 entre 100 et 110 et aujourd’hui j’en suis à 150 dates par an. Ca va de mieux en mieux…  

PR> Tu joues essentiellement en Suisse, pourquoi pas plus ailleurs ?

BB> C’est beaucoup plus payé ici. J’ai bien joué en France par exemple dans les festivals, mais souvent les transports ne sont pas inclus par exemple, les musiciens ont augmenté leurs tarifs etc… Je ne peux pas me permettre d’aller là où c’est je suis moins payé si je suis mieux payé ailleurs non plus. De plus curieusement, les gens prennent plus en considération que je vienne du Cambodge alors qu’au début on mettait plus en avant dans les concerts que je venais de Suisse et on m’engageait moins. C’est pourquoi en plus aujourd’hui je précise Cambodge…

Je reconnais qu’en plus de l’aspect humanitaire j’espère que mon titre de record du monde va aussi m’aider à trouver plus de dates quand le titre sera officialisé. En réalité ça marche déjà bien donc j’attends aussi qu’on m’en propose. Enfin on verra…

 

BB003PR> L’humanitaire… Justement si on parlait un peu de ton association…

BB> J’ai monté l’association «Bonny B.» il y a 2 ans.

J’ai fait un premier concert humanitaire, (un 28 Novembre); on a récolté 30000$ auprès de 500 personnes qui ont été très généreuses. Grâce à ça on a pu acheter le terrain, monter les 4 murs de l’école au Cambodge, dans mon village d’origine, offrir des puits d’eau fraîche et potable. Tu sais, c’est encore tellement pauvre qu’ils mangent du poisson et des légumes, mais très rarement de la viande.

Dans l’association nous sommes 3 : ma copine est secrétaire caissière et il y a un contrôleur de comptes. Mais c’est moi qui en fait le plus… les recherches de fonds, les sponsors, les assemblées, les concerts et recherches de dates. Je donne 10% de tout mon chiffre d’affaire dans l’association, mes élèves qui viennent prendre des cours savent d’ailleurs qu’ils participent par ce biais. Tous les ans j’organise un ou deux grosses manifestations. Cette année c’était les 24h, l’année prochaine on verra; j’ai plein d’idées… C’est comme dans l’enseignement, si tout se passe bien je peux aller très loin, si je vois que ça se passe mal je m’adapte et essaie de faire autre chose, et je persévère… 

PR> Justement l’école que tu montes au Cambodge ça se passe bien ?

BB> On a eu beaucoup de chance car ma famille qui est encore dans mon village au Cambodge est très impliquée. Nous avons commencé par inviter les autorités qui ont vu le projet d’un œil bienveillant ; le maire est mon neveu, le directeur d’école à 4km est mon cousin, j’ai une cousine qui est enseignante  et pourra enseigner dans l’école etc… L’école accueillera 120 élèves, 30 élèves par classes sachant que 2 classes sont finies ainsi que 2 chambres pour les profs, les murs des 2 autres sont montés ainsi que les 2 autres chambres et les fenêtres. Le concert des 24h d’harmonica qui a rapporté 10000F suisse je l’ai fait surtout pour permettre de rajouter les toits qui manquent.

L’école accueillera des enfants de 5 à 14 ou 15 ans. En plus des classes d’enseignement général, il y aura une classe qui appartient à l’association, qui sera gérée par mon frère pour apprendre à gérer sa vie, à construire des ponts, des maisons, à aider ce pays… prendre des enfants qui sont abandonnés et leur redonner de la considération en eux même, les aider en les faisant participer… Les 2 premières classes ouvrent en Septembre. 

PR> Et après ?...

BB> L’association restera active pour aider les Cambodgiens face aux pertes de récolte de riz par exemple, envoyer des médicaments, des habits, construire des routes dans un pays où elles sont souvent ravagées par les fortes pluies (les gens sont alors piégés). Par exemple on va cimenter la route entre notre école et celle qui se BB005trouve à 4km. Les occidentaux qui passeront dans le village et voudront voir cette école seront bienvenus pour donner des cours par exemple de musique, de flûte (qu’ils aiment beaucoup là bas) etc…

J’avais aussi auto produit un CD dont j’ai vendu plus de 1000 exemplaires, et il m’en reste, je peux en refaire… un CD de reprise de James Brown, BB King, Otis Redding etc… que j’ai appelé Bonny B. Brown en hommage à James Brown mort la même année que j’adorais et à qui je voulais rendre hommage. C’est de là que vient mon nom « Bonny B. Brown ». J’aurais bien rendu hommage aussi à Hike Turner mais manque de temps…

Aujourd’hui je prends beaucoup de temps pour mes concerts, pour donner des cours. J’ai un cœur de Gospel, une école de musique à gérer à Fribourg « l’école Blue School » dont le but est que les élèves connaissent la scène. Tous les profs que j’ai engagés viennent de la scène et enseignent à l’ancienne si tu veux, sans solfège mais uniquement à l’écoute. 

PR> En France l’association H2F aimerait beaucoup permettre à l’harmonica de trouver sa place dans les conservatoires de musique. Toi tu l’as fait… comment est ce arrivé ?

BB> En Suisse je suis le premier à donner des cours d’harmonica dans un conservatoire, à l’EJMA (Ecole de Jazz et Musique Actuelle) à Lausanne. Le directeur m’avait vu sur scène et invité à venir faire un cours et je lui ai proposé de continuer ; il a accepté. Par chance ils étaient très ouverts, et cela a fait connaître plein d’harmonicistes en Valais (c’est mon but). Et j’ai créé l’école « Blue school » à Fribourg dont plein d’anciens élèves que j’ai encouragés dans ce sens ce sont mis à donner des cours dans leur région. Sinon l’harmonica s’est bien développé mais aussi parce que plus que la musique c’est aussi un instrument médical pour les problèmes respiratoire, aussi pour ceux qui sont stressés et qui trouvent là un moyen de se poser, de trouver un équilibre  

PR> En moins de 6 mois tes élèves arrivent à jouer de l’harmonica sans se poser la question du trou ou souffler !…

BB> La musique Blues c’est une conversation d’écoute et pas de regards sur les notes contrairement à d’autre styles comme le classique ou le Jazz qui demandent de la lecture, aussi le travail des gammes comme nous. Eux aussi ils ont besoin d’une écoute. Mais s’ils doivent improviser ils ont du mal... 

PR> Parlons, de ton record du monde! Tu as du te préparer et te reposer beaucoup avant ?! …

BB> Quand je fais quelque chose je n’essaie pas trop d’y penser avant. Je me suis quand même préparé seul pendant 3 mois, mais ne me suis pas reposé. D’ailleurs sur la fin je dormais 3h par nuit et la veille j’ai donné un concert qui s’est terminé à 2h du matin. Je me suis toujours dit que je me reposerais pendant les 24h en jouant calme, en gardant la stabilité. Le plus dure pour moi a été entre minuit et 8h du matin car c’était alors fermé au publique. Je me retrouvais seul face à 10 personnes pour me contrôler, une horloge derrière moi. Dans mon esprit si je tenais jusqu’à 8h du matin j’étais sauvé mais j’ai tout de même failli faire 2 à 3 absences durant ces huit heures (c’est le regard qui partait…) ; j’avais mal partout, à la tête, au coup, au ventre, aux jambes, parce que il ne faut pas oublier que je marquais le rythme en même temps à la batterie ! Grosse caisse, caisse claire, grosse caisse…mais (Bonny B. hilare) le record à la batterie est de 81h… Je mangeais peu : des fruits, des yaourts pour tenir le coup. A 16h quand je me suis levé j’ai même failli m’écrouler. Mais je n’ai pu me coucher qu’à partir de 18h quand j’en ai fini avec la dizaine de journalistes qui m’ont assailli de questions. J’ai alors dormi 20h d’affilée !

La règle était : interdiction de rejouer un morceau dans les 4h (j’en avais prévu près de 400), 20 secondes de battement entre chaque morceau qui devait durer au moins 2 minutes, 5 minutes de pause par heure, ou le cumul sur plusieurs heures manger etc…

Ce qui m’a fait tenir la route c’est surtout l’idée de le faire pour une bonne cause et je voyais que les gens (présents de 16h à minuit, puis 8h à 16h) passaient des bons moments, que tout se passait bien. Mon petit frère guitariste Michel « Ice B. » m’a rejoint de 2h du matin à 16h pour jouer avec moi.

Ce n’était pas faire 24h pour être célèbre et avoir un titre de champion du monde, c’était pour l’aspect humanitaire car j’aime faire des choses pour l’humanitaire, le sida etc… mais maintenant je travaille surtout pour le Cambodge, pour mon village; on ne peut pas aider tout le monde. Moi comme je dis je ne retournerai pas au Cambodge tant que l’école ne sera pas finie. C’est important pour moi… 

PR> A ton école de Fribourg tu veux faire des échanges avec les Etats-Unis ?

BB> Oui j’aimerais faire engager des américains pour un workshop de une semaine pour obtenir le maximum d’authenticité. Je m’occuperais de l’harmonica et du chant, il y aurait un guitariste et un batteur américain, par exemple de Chicago ou d’ailleurs… Un jour je le ferai. Je tourne beaucoup avec eux déjà en Suisse notamment pour les fêtes privées, Bob Stroger, le batteur de James Brown, de Otis Redding, Lurrie Bell, Bob Margolin… On a beaucoup d’endroit pour jouer ici, c’est pour ça que j’y suis bien…Si personne ne me demande ailleurs je n’y vais pas je reste en Suisse. Ça m’a beaucoup aidé mais j’ai du me battre 15ans dans les petits bars. Finalement dans la musique il faut toujours aller de l’avant, être positif, tout penser à la fois…l’image ! Rester sois même et le plus positivement possible est très important… 

PR> Finalement toi en tant que bluesman, joues tu seulement du diatonique ?

BB> Je reste dans la simplicité des choses, J’ai beaucoup joué sur Blues Harp et Pro Harp et il m’arrive de jouer sur le chromatique sans utiliser la tirette pour des morceaux mineurs très lents. Fidèle, je joue beaucoup sur les Marine Band (depuis 25ans) qui ont un son profond, pour les altérations combinés avec l’articulation etc… Evidemment si tu humectes beaucoup mieux vaut le Deluxe. Je n’aime pas autant les Suzuki que je trouve aussi trop fragiles face à mes attaques de notes, et comme les Golden Melody la sonorité n’est pas assez blues.

Je fais beaucoup de concessions pour connaître l’harmonica, je suis sponsorisé depuis 3 ans par Hohner qui m’aident aussi pour les « workshops » (j’en fais un le 2 Avril à Frankfort avec Steve Baker). J’adore, ils « bossent » bien, me font confiance et projettent même de faire un harmonica à mon nom ! C’est clair sinon que l’harmonica m’a beaucoup aidé à vivre, être positif .Je pourrais difficilement vivre sans, pour moi c’est comme respirer, c’est un besoin…

Ah (Bonny B. en riant) ! Et dis leur bien aussi que je ne bois pas et ne fume pas ! Je suis un mec « clean »… 

Voilà au travers de Bonny B. encore un exemple de la place de notre instrument dans la musique mais aussi plus largement dans la société…  Si vous avez Internet invitez vous vite chez lui ; et qui sait, peut être le verra t’on plus jouer en France. Les 3 jours que j’ai passés en sa compagnie avec les autres élèves suisses et français ont été excellents, que ce soit en convivialité, richesses humaines et aussi en enseignement autour de l’harmonica. Bonne continuation Bonny B. ! Vivement l’année prochaine ou avant au plaisir de te retrouver en Suisse ou ailleurs…

  Patrice Rayon

Références sur Internet :

Le site de Bonny B. : www.bonnyb.ch

La page MySpace de Bonny B : www.myspace.com/bonnybbrown

Le site YouTube de Bonny B. et vidéo de l’école : www.youtube.com/user/bonnybblues

Cours extrait vidéo des 24h : http://www.youtube.com/watch?v=97HGg7Zfk-w

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